2 TOM - HONNEUR ET DIGNITE MAINTENUS - PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Alex   
Jeudi, 31 Janvier 2008 13:12
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Le deuxième album intitulé
HONNEUR ET DIGNITE MAINTENUS
paru en 2001 est aussi épuisé.

Le premier tome de la série « L’Émigration russe en photographies » est paru aux éditions « YMCA-PRESS » en 1999. L’auteur – André Korliakov, historien et collectionneur – présentait dans ce premier album près de 250 photos illustrant les aspects les plus variés de la vie culturelle, religieuse et associative des Russes en France. Comme l’écrivit alors la « Pensée Russe » (n°4265), ce fut un événement exceptionnel : on offrait au lecteur, pour la première fois, une histoire visuelle de l’émigration russe d’après 1917, et nombreux furent ceux qui, dans leurs commentaires, exprimaient le vœu de voir cette noble initiative poursuivie.

La parution de ce deuxième volume semble bien avoir dépassé toutes les espérances. Si le premier nous avait touchés, en premier lieu, par les aspects sentimental et artistique, chers à tous et déjà bien connus de la « vie russe à Paris », celui-là semble bien avoir toutes les qualités d’un ouvrage scientifique de référence : c’est une véritable encyclopédie sociologique de l’émigration russe par la qualité des illustrations et des commentaires. On ne pouvait présenter la vie des Russes en France de façon à la fois plus spontanée, plus objective et plus profonde – ce monde si particulier, où, selon les mots d’Ivan Tolstoï, dans sa préface, « le service de l’honneur transfigurait sans faiblir le quotidien le plus exténuant ».

André Korliakov nous offre cette fois trois fois plus de photographies (752, exactement, sur 416 pages). L’album est divisé en douze sections, les thèmes dominants étant « le Travail », « l’Éducation et la Jeunesse », « la Vie artistique », « l’Église » et « l’Armée ».

L’auteur nous fait plonger dans le monde du travail des Russes sans préambule, consacrant à cette section près de 150 photos. Cette « encyclopédie du travail » est impressionnante. Nous étions habituésà trouver dans les livres sur l’émigration les portraits de familles princières ou nobles, de peintres, d’écrivains et d’artistes célèbres – des photos officielles largement diffusées et désormais familières. Il n’était venu à personne l’idée de collectionner les photos d’obscurs ateliers de montage ou de couture où travaillaient quelques Russes, de bureaux d’études et de boutiques portant des noms russes : aujourd’hui, ces clichés n’ont pas de prix. Ils nous introduisent dans les coins les plus secrets de Paris et de la France laborieuse et nous racontent le quotidien de ces gens qui ont dû si souvent, pour survivre, apprendre de nouveaux métiers – intellectuels, militaires et hauts-fonctionnaires devenant électriciens, mécaniciens, mineurs, ouvriers agricoles…

Les usines Renault et Citroën employaient ainsi des milliers de Russes, anciens soldats des Armées Blanches pour la plupart, que nous voyons construire les premières chaînes de type « Ford ». « Avec cette nouvelle chaine, le travail à l’usine est devenu un enfer : nous étions tous réduits à effectuer un seul et même geste dix longues heures d’affilée » – raconte Aleksej Kapoustiansky, dernier officier survivant du Régiment Drozdovsky. Plus loin, nous découvrons les mines : « … un travail de forçat, mais pour rien au monde je ne retournerais à l’usine, même à Paris. Ici, pas de contremaître, personne à crier dans mon dos : « Allez, le Russe ! ». A la mine, je suis mon seul maître ».

Puis, ce sont les « taxis russes » légendaires. En 1934, il y avait près de 3000 chauffeurs de taxi russes, à Paris (des généraux, des princes, l’écrivain Gaïto Gazdanov, le chef des Mladorosses Kazem-Bek) – immortalisés par les récits de nombreux écrivains : Gazdanov lui-même, André Sedykh, Boris Poplavski, Roman Goul, etc. En ces années-là, leur vie était devenue plus difficile : les revenus avaient fortement baissé, et il était devenu pratiquement impossible, pour un étranger, d’obtenir le droit d’exercer : « Au début, nous arrivions à gagner plus de 3000 francs par mois, mais la situation s’est dégradée, peu à peu ; et j’étais heureux quand je pouvais apporter vingt francs à ma femme, en fin de journée… », se souvient l’un d’entre eux. Et nous voyons les taxis au travail, les taxistes en grève, mais aussi quelques documents rares, tel le premier permis de conduire du prince Alexandre Troubetskoy (qui travailla près de 40 ans dans la profession), ou le cachet de la station-service « Tcherkasski » qui approvisionnait les taxis russes.

Plus loin, nous voyons trois Russes s’activer à la préparation du fromage blanc de Pâques, à la ferme des Ivanoff (Paris 15e). Après avoir travaillé comme menuisier, L. Ivanoff avait fondé une fabrique laitière, avec tout l’équipement nécessaire à la production du beurre, du kéfir et du fromage. La ferme avait aussi ses poules et ses œufs, et toute la marchandise était écoulée avec l’aide d’anciens ingénieurs russes, d’un professeur, de deux poètes…

Les Russes ont exercé en exil les métiers les plus divers, les plus inattendus, souvent en groupe, et de nombreuses activités étaient ainsi devenues très « russes », comme la confection des chapeaux, la création de costumes pour le cinéma et le théâtre, la décoration des tissus, la broderie de haute-couture, etc. Rien qu’à Paris, tous ces métiers occupaient près de 3000 Russes à l’époque : ici, la grande-duchesse Victoria, femme du grand-duc Kirill est en train de broder une robe exécutée d’après l’un de ses dessins ; là Nathalie Alexandroff, « première main » chez Pinchart, sur les Champs-Élysées dirige le travail des « petites mains » ; là encore, la grande-duchesse Marie, cousine de Nicolas II, qui tient un magasin de broderies, se prépare à exposer à Londres quelques unes de ses créations…

Il faudrait mentionner encore les ateliers de jouets, de poupées, de chaussures, de chaussons de danse, et beaucoup d’autres encore – les « spécialités russes » étaient devenues si nombreuses que toutes n’ont pas pu trouver place dans l’album.

Les Russes allaient aussi s’installer en province. Dans le Sud, ils habitait surtout à la campagne : « Autour de Nice et de Grasse, de nombreux Russes s’essayaient à la production de volaille ou de fleurs. Certains réussisaient dans leur entreprise, d’autres avaient de la peine à survivre ou devaient, une fois de plus, changer de métier. Dans ces « fermes russes » de la Riviéra, des alentours de Bordeaux ou de Toulouse, et jusque dans les Pyrénées, les propriétaires vivaient souvent comme de simples paysans ». Ainsi, le capitaine Ilia Zavialoff, ancien des usines Renault, est parti dans le Lot-et-Garonne, faire pousser du tabac, de la vigne et du blé ; le colonel Ivan Popoff s’est mis à l’aviculture, après avoir travaillé comme chauffeur de taxi ; et le célèbre agronome V. Évréinoff, qui était installé en Tchécoslovaquie, a été invité officiellement par la France à venir poursuivre ses travaux dans les plantations de pêchers du Sud-Ouest, ou il présentera bientôt une collection de 450 variétés différentes…

La section « Médecine » s’ouvre sur un Fiodor Chaliapine rayonnant en double page, en touré de charmantes infirmières russes de l’Hôpital Américain, où on le soigne des suites d’un refroidissement. Des centaines d’excellents médecins avaient été jetés dans la tourmente de la Révolution et ont dû quitter leur patrie contre leur gré. Beaucoup étaient célèbres et connus de tous les Russes : le neuropathologue K. Agadjian, qui recevait ses patients dans la petite clinique crée auprès de l’Institut Saint-Serge ; le chirurgien A. Marchak, lauréat de l’Académie française de Médecine ; V. Marchak, son fils, chirurgien lui aussi, qui recevra la Croix de Guerre pour sa participation à la Résistance ; I. Manoukhine, I. Aleksinski, le très populaire docteur S. Séroff, ancien médecin personnel de Nicolas II ; S. Kostritski, A. et E. Bakounine, qui exerçaient à Sainte-Geneviève des Bois, etc.

L’une des tâches esentielles de la communauté russe en exil fut, bien sûr, l’éducation des enfants. Deux sections lui sont consacrées dans l’album : « l’Enseignement » et « la Jeunesse ». L’action pédagogique des émigrés russes en France a été immense et très féconde. André Korliakov nous offre, là encore, un catalogue illustré passionnant et quasi complet des établissements d’enseignement russes qui ont fleuri dans tout le pays –de la crèche aux écoles supérieures –, passant minutieusement en revue tous les foyers et internats pour petits Russes, avec de nombreuses photos d’élèves et de pédagogues. Citons, parmi les plus renommés, le lycée fondé par Lady Detterding ou le foyer pour enfants de deux à huit ans créé par la grande-duchesse Hélène Vladimirovna, près de Saint-Germain-en Laye ; la pension de Verrières-le-Buisson, dont l’objectif était « l’éducation des graçons russes dans un esprit national et la fidélité à la foi orthodoxe » (qui eut pour élèven entre autres, l’acteur-metteur en scène Robert Hossein). Mais aussi les internats pour jeunes filles de Quincy et de Brunoy, l’école de Meudon, dirigée par le Père A. Serguéenko, et l’école du château de Chavagnac (qui n’était pas un établissement russe, mais hébergeait beaucoup de Russes, élèves et enseignants).

Les écoles paroissiales étaient aussi l’objet d’une attention particulière (« écoles du jeudi » pour les enfants de l’époque, ou « du dimanche »). Sur l’une des photos, c’est l’heure du goûter : le métropolite Vladimir Tikhonitsky boit le thé, entouré des maîtres et des élèves… Et nous espérons que les adultes qu’ils sont devenus sont encore parmi nous et se reconnaîtront dans tous ces groupes d’enfants réunis sur les marches de la cathédrale ou photographiés lors des spectacles qu’ils offraient à l’occasion de Pâques ou de Noël.

Plusieurs pages, enfin, sont consacrées au prestigieux lycée du « Corps des Cadets » de Versailles, fondé en 1930 pour l’éducation des jeunes garçons sur le modèle des écoles militaires russes – par le général de brigade V. Rimsky-Korsakoff, pédagogue-né qui en fut le premier directeur.

Citons encore, pour l’enseignement supérieur « l’Institut Technique » ou « l’Institut du Commerce », créés par l’association « ZEMGOR ».

Les nombreuses organisations de jeunesse jouaient un grand rôle dans l’éducation, durant l’année scolaire et lors des « camps d’été ». Près de 70 photos les illustrent, l’une des plus émouvantes étant celle de la « Journée de la culture russe », un 5 mai, à Paris, qui les regroupait toutes : les « Vitiaz », les « Scouts russes », l’A.C.E.R. », les « Eclaireurs », les « Sokols », les « Jeunes volontaires »… Leurs méthodes étaient, certes, bien différentes, mais toutes étaient animées par un seul idéal : servir la Russie et la culture russe. Et nous voyons les jeunes à bicyclette, en randonnée, ou devant le yacht « Vitiaz », qu’ils ont eux-mêmes construit ; en visite chez l’écrivain I. Bounine ou en compagnie du général Dénikine. Et nous les retrouvons une fois encore, regroupés par l’auteur en un vivant montage « cadre par cadre », lors du pèlerinage de Mourmelon, où ils viennent tous se recueillir annuellement– car beaucoup de Russes (membres du Corps Expéditionnaire) sont tombés sur le front français.

« Le Sport » avait, bien sûr, aussi sa place dans les organisations de jeunesse, et beaucoup de jeunes Russes y excellaient. C’est un sujet généralement négligé dans les ouvrages consacrés à l’émigration russe. Avec près de 40 photographies, l’album d’André Korliakov rend hommage à cet aspect de la vie associative des Russes en France, qui se distinguaient surtout dans les sports d’équipe, remportant de nombreux tournois en basket-ball, volley-ball ou water-polo. Le « Cercle d’échecs Potemkine » a, lui aussi, joué un rôle prédominant dans la France entière, de 1926 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, « remportant non seulement toutes les compétitions et tous les tournois, mais pourvoyant les clubs français en joueurs de tout premier plan ».

Parmi les champions russes de l’émigration aujourd’hui oubliés, citons P. Youchkoff, qui remporta, en 1934, la fameuse épreuve de marche « Paris-Strasbourg », le boxeur P. Vétroff, le champion de basket Vl. Fabrikant, les gymnastes A. Oulianoff, Iou. Charoff et I. Girtchitch… Mais il y avait aussi la natation, le tennis, le cheval, le canoë-kayak, le rugby, la moto, et même… le croquet !

« L’Église » était, pour tous les Russes, un point de ralliement. C’était un élément esentiel de leur vie d’éxilés, et l’on put voir fleurir dans tous les coins de France des chapelles orthodoxes, parfois rudimentaires, aménagées par les fidèles dans des villas, d ‘anciens ateliers et garages, ou même de simples baraquements. De nombreux ouvrages leur ont été consacrés, où nous pouvons voir les photos des plus belles églises russes et du clergé. Le thème était richement illustré dans le premier album de Korliakov. Il nous offre cette fois quelques photos plus rares, issues de collections privées d’enfants de prêtres ou de leurs paroissiens : les obsèques du protopresbytre Yakov Smirnoff, recteur de la cathédrale Saint-Alexandre Nevski ; Dimitri Klépinine et Tamara Baïmakoff le jour de leurs fiancailles ; un mariage cosaque ; le P. Michel Belsky célébrant la bénédiction d’une chapelle à Montfort-Lamaury…

« La Vie artistique » est représentée dans l’album avec éclat. Les acteurs de cette scène prestigieuse sont trop nombreux pour pouvoir être tous cités. André Korliakov ne se contente pas de nous montrer les artistes mondialement connus de l’opéra, du ballet et du cinéma, les écrivains et les peintres célèbres, mais aussi tous leurs acolytes et assistants : metteurs en scène, décorateurs, techniciens, photographes ; …et même leurs professeurs : « Au milieu des années 1920, on a ouvert en France plus de 100 studios, écoles et académies de danse, dans lesquelles l’enseignement était dispensé par d’anciens danseurs et ballerines du théâtre russe ».

Et l’on retrouve aussi, bien sûr, le « Conservatoire russe de Paris », le « Chœur des Cosaques du Don », le « Quatuor Kedroff », le « Théâtre Michel Tchékhoff », le « Cirque russe Isaco »… Dans ce superbe feu d’artifice seuls manquent quelques partenaires, tels les grands maquilleurs de toutes les scènes russes, qui étaient souvent d’anciens artistes de théâtre n’ayant pu conserver leur profession, faute de connaître le français. Ils avaient su, dans leur nouveau métier, devenir des maîtres auprès de Fernandel lui-même ou de Gaby Morlay…

Mais « au début des années 30, en raison de la crise générale, le gouvernement français édicta une loi limitant le droit de travail des étrangers. Les Russes qui travaillaient dans l’industrie cinématographique furent touchés en premier, surtout les techniciens et les figurants. Quelques réalisateurs et opérateurs de talent eurent plus de chance : certains studios ne pouvaient plus se passer d’eux ». La crise touchera durement de nombreux Russes – dans toutes les professions.

« Honneur et dignité maintenus » – ces mots sont extraits d’une prière que l’on trouve sur une icône de la Cathédrale Saint-Alexandre Nevski : « Mémoire éternelle à tous ceux qui sont tombés au combat, défendant l’honneur et la dignité de la Russie, et à tous ceux qui sont morts en exil » ! (Cette icône a été peinte à l’occasion du 25e anniversaire de la « Fédération des Associations des Anciens Combattants Russes », célébré en 1950).

L’émigration russe, c’est aussi l’ « Armée Blanche », et sa mémoire est ici dûment honorée. Ayant survécu aux tragiques combats de la guerre civile, la perte de la Crimée et une évacuation difficile vers Gallipoli, Lemnos ou Bizerte, les généraux et officiers de l’Armée Blanche avaient su rester soudés sur leurs terres d’accueil, fidèles à leur amour pour la Russie et toujours prêts à la servir. Ils resteront fidèles à leur cause pour la vie, maintenant en leurs hommes l’espoir de voir un jour la Russie libérée, allant souvent jusqu’à négliger, pour rester disponibles, avenir professionnel et vie privée.

Nous revoyons avec émotion ces groupes fraternels des survivants des divers régiments de l’« Armée des Volontaires » et leurs chefs vénérés : les généraux Koutepoff et Miller, kidnappés et assassinés bientôt par des agents bolcheviques ; le colonel Plioutinski ; N. Kotliarevski, secrétaire du général Wrangel ; le colonel Skouratoff, qui rédigea une histoire du « Régiment à cheval des Grenadiers » ; le général Opritz, fondateur du « Musée des Cosaques de la Garde Impériale », à Courbevoie ; le colonel-prince A. Amilakhvari, futur héros de la Guerre d’Espagne, et beaucoup d’autres…

Les dernières pages de l’album évoquent la Seconde Guerre mondiale, où de nombreux Russes se sont distingués aussi, dans les rangs de la Résistance ou de l’Armée : N. Wyrouboff, le poète A. Braslavski, P. Gorokhoff… Dix d’entre eux recevront la « Croix de la Libération » et la poétesse Anna Marly-Bétoulinski, qui créa un cycle de chansons de la Résistance – dont la « Marche des Partisans », devenue son hymne – sera nommée Chevalier de l’Ordre du Mérite et de la Légion d’Honneur.

Les qualités techniques de ce magnifique ouvrage sont, elles aussi, en tous points remarquables : les 752 photos – toutes excellentes, la mise en page – parfaite et souvent originale (on trouve ainsi, judicieusement mêlées en page de garde une cinquantaine de cartes de visite de Russes de toutes professions) ; les légendes (bilingue russe/français), souvent poignantes, sont rédigées pour la plupart d’après les témoignages originaux des personnages représentés ou de leurs descendants, et enrichies de citations de célèbres contemporains.

L’album est pourvu d’un index indispensable (assez rare dans ce genre d’ouvrage pour être mentionné), ainsi que d’une longue liste des sources iconographiques – plus de 90 personnes ayant contribué à compléter la collection personnelle de l’auteur.

Lev Mnoukhine (Paris-Moscou)

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